ORQUESTA ARAGON

Cienfuegos

Ville fondée au XVIIIe siècle par des Français, Cienfuegos n'a jamais perdu son élégance coloniale, sa beauté de créole alanguie. Les familles enrichies par le négoce du sucre l'ont dotée de splendides palais de marbre, d'églises, de larges rues rectilignes et de grandes places.

En 1939, date à laquelle commence notre histoire, la ville n'a plus son opulence d'antan mais les Blancs et les Noirs ne se mélangent pas: sur le Prado, artère principale et vitrine du centre-ville, les fils d'Européens se promenaient entre les rues San Fernando et Castillo, et les descendants d'esclaves entre San Francisco et Saldo.

En 1939 donc se réunissent une poignée de musiciens : Rufino Roque au piano, Filiberto Depestre et René Gonzalez au violon, Paulito Romay au chant, Noelio Morejon au güiro, Orestes Varona aux timbales, Efrain Loyola à la flûte. Le contrebassiste, Orestes Aragon Cantero, est l'homme qui les a réunis. Aucun n'est musicien professionnel: le jour, ils sont boulanger, rouleur de cigares, menuisier, cordonnier, teinturier, docker. Leur format est à mi-chemin entre la tipica et la charanga, deux orchestres spécialisés dans le danzon, un style vieux d'un demi-siècle mais qui, grâce à sa variante chantée, le danzonete, est plutôt à la mode à l'époque. Le groupe donne son premier concert le 30 septembre 1939 à l'occasion d'une fête privée, dans une maison à l'angle des rues Cristina et Gloria. C'est cette date qui sera retenue pour la naissance officielle de la formation, que ses membres ont baptisée dans la précipitation 'Ritmica del 39'. Ritmica, et non tipica: les musiciens sont jeunes, ils veulent montrer que, s'ils restent fidèles au vieux danzon, leur façon de l'interpréter est pleine de fougue et de dynamisme.

Dans la provinciale Cienfuegos, à 300 kilomètres de la turbulente capitale, les amis d'Orestes Aragon répètent inlassablement. Le nom du groupe ne tarde pas à changer et leur toute première publicité assure: "Dansez avec la Ritmica Aragon, sérieuse dans ses engagements, présentation soignée et répertoire choisi." Fin 1940, le groupe adopte son nom définitif d'Orquesta Aragon. Quelques détails le différencient des autres orchestres de danzon de l'île. Orestes Aragon, homme aux idées sociales avancées (il milite au Parti socialiste populaire, d'obédience communiste), a déclaré la guerre au vedettariat: les cachets seront répartis équitablement entre tous les musiciens, pas question de donner la part du lion au directeur, ou à un chanteur étoile. "Je veux créer une famille musicale, déclarait-il. Je ne cherche pas des virtuoses, mais des musiciens qui aient une qualité humaine. La qualité musicale, on peut toujours l'améliorer." Dans le milieu des musiciens de Cienfuegos, ces grands principes font sourire: "Vous partagez tout parce que vous gagnez une misère, ça changera avec le temps", ironisent certains. Nous verrons qu'il n'en sera rien.

Les premiers mois sont durs. Partagés, les maigres cachets atteignent la modeste somme de 40 centavos par musicien. Fin 1940, le docker René Gonzalez lâche le violon pour la batte de base-ball: il a été engagé par le club Habana, l'un des meilleurs de l'époque. Plusieurs membres de l'Orquesta connaissent un petit prodige qui le remplacerait avantageusement, mais il n'a que 13 ans et ses parents ne sont pas très chauds. Rafael Lay, fils unique d'un tabaquero (rouleur de cigares), avait commencé des études de violon qu'il avait dû abandonner, faute d'argent. Mais à 9 ans, son talent est si prometteur qu'un professeur, Sara Torres, se propose de lui donner des cours gratuitement. Devant l'insistance des membres de l'Aragon, le père Lay finit par lâcher: «Rafael rejoindra le groupe si Sara Torres n'y voit pas d'inconvénient.» A force de travail, l'orchestre se taille une solide réputation à Cienfuegos puis dans toute la province de Las Villas. Rafael Lay se distingue comme un violoniste exceptionnel, et le groupe s'étoffe progressivement: le joueur de güiro Francisco «Pancho» Arbolaez arrive en 1941, le pianiste José «Pépé» Palma en 1942. Les congas (ou tumbadoras) font leur apparition avec Guido Sarria en 1945. Dix ans après sa fondation, l'Orquesta n'a sans doute rien à envier aux meilleures formations de La Havane, mais la capitale est un milieu très fermé et il est difficile aux orchestres de province, si bons soient-ils, de s'y faire une place au soleil.

En 1948, l'Orquesta Aragon doit se séparer d'Orestes Aragon, son fondateur. Victime d'une infection pulmonaire dont il mettra plusieurs années à guérir, il cède la contrebasse à Joséito Beltran et la baguette de directeur à Rafael Lay, qui n'a que 20 ans. Pendant toute sa maladie et jusqu'à sa mort en 1962, Orestes Aragon touchera sa part des gains du groupe. «C'était une tradition qu'il avait lui-même instituée, se souvient Guido Sarria, le joueur de congas de l'époque. Quand un musicien était malade, il touchait sa part de cachet comme s'il avait joué.». En 1950, la Aragon commence à se produire à La Havane dans des social clubs, ces cercles de loisir où se retrouvaient le week-end des gens de même race et de même condition. La Aragon anime les bals du dimanche du Club Jovenes del Vals et de l'Intersocial et, grâce au bouche à oreille, ils sont de plus en plus demandés. En 1952, ils se rendent pour la première fois en Oriente, l'est de Cuba, et se taillent un franc succès au carnaval de Guantanamo. La Orquesta Aragon commence à dépasser sa notoriété locale.

En 1953, alors que le mambo balaie tout sur son passage, le violoniste Enrique Jorrin sort de son chapeau un rythme inventé par son groupe, l'Orquesta America: le cha-cha-cha, issu du danzon. Les musiciens de la Aragon s'intéressent de près à cette nouveauté et ils mandatent leur directeur pour aller rendre visite à Jorrin. Le directeur de la America le reçoit chaleureusement. «Mon répertoire est à ta disposition, lui dit-il. Voici mes partitions, tu n'as plus qu'à trouver un copiste.» Et Lay recopie en une nuit 35 morceaux de l'Orquesta America dont la célèbre Enga– (la trompeuse), le tube qui a mis sur orbite le cha-cha-cha. Cette rencontre aura d'énormes répercussions. La nouvelle danse ne tarde pas à faire des ravages et le label Panart, qui a sous contrat l'Orquesta America, en tire de juteux bénéfices. Son concurrent, RCA Victor, la firme américaine très active à Cuba, s'arrache les cheveux (pour autant qu'une multinationale du disque ait des cheveux): elle a à son catalogue des charangas réputées (celle d'Arcaño, l'Orquesta Almendra) mais elles ne vendent pas, faute d'avoir pris le virage du cha-cha-cha. Quand Rafael Lay leur fait écouter des plaques d'acétate (disques pressés à un seul exemplaire par les radios), un responsable lui propose un galop d'essai: «Quatre chansons pour 200 pesos». Lay bafouille: «Nous ne disposons pas de cette somme mais si vous nous donnez un peu de temps.» Et le producteur éclate de rire devant la naïveté de ce guajiro (péquenot): «Mais non, c'est nous qui vous payons 200 pesos!» Curieusement, ce premier disque contient un seul cha-cha-cha: El Agua de Clavelito les autres titres sont un bolero (Nunca, du Mexicain Guty Cardenas) et deux mambos: Mambo Inspiracion et Mambo Sensacional. Le succès n'est pas immédiat: il faudra attendre l'année suivante et le carnaval de Santiago de Cuba en juillet pour que El Agua de Clavelito devienne un succès, qui se propage bientôt à toute l'île. Une fois de plus, l'Oriente a porté chance à la Aragon, et Rafael Lay ne manquera pas une occasion de le rappeler par la suite.

La même année, la Aragon pénètre enfin la forteresse de la capitale: la station de radio CMQ leur confie une émission de trente minutes en direct, chaque dimanche en début d'après-midi: Fiesta en el Aire (fête sur les ondes). Rafael Lay n'oubliera pas ces années épiques: «Nous jouions le samedi soir à Cienfuegos et nous venions directement à La Havane. A l'époque, il n'y avait pas d'autoroute et le voyage durait six ou sept heures. Pour un bénéfice de 2 pesos par musicien.» Il fallait bien se faire connaître. Le 8 août 1955, l'orchestre débute sur Radio Progreso avec une émission quotidienne et un sponsor exclusif (la bière Cristal). Impossible désormais de faire les épuisants allers-retours entre Cienfuegos et La Havane. Le milieu (la mafia locale?) des musiciens de la capitale voit d'un très mauvais œ l'arrivée de ces concurrents et une cabale se monte contre le groupe: plusieurs orchestres (dont celui d'Arcaño) se mettent d'accord pour refuser de jouer si la Aragon est à la même affiche, et demandent à Beny Moré, le plus grand chanteur de l'époque (et sans doute de l'histoire de la musique cubaine), de se joindre au boycottage. La réaction du «Barbare du rythme» est violente: «Je ne me prêterai jamais à une telle basura (saloperie). Ces gens-là sont de Las Villas, comme moi, et désormais, je les imposerai dans tous les concerts où je serai engagé.»

Un autre fait marquant survient en 1954: l'arrivée du flûtiste Eduardo Egües, surnommé Richard. Il remplace Rolando Lozano, qui lui-même venait de remplacer Efrain Loyola, présent depuis la fondation du groupe. Richard Egües s'impose très vite avec sa stupéfiante virtuosité et son sens de l'improvisation, qui marqueront la plupart des flûtistes de l'orbite latino, dont Herbie Mann et Johnny Pacheco aux États-Unis. Egües dévoile en outre un talent de compositeur avec El Bodeguero (l'épicier), un titre que la Aragon ne va cesser de jouer, jusqu'à nos jours. Cette histoire de commerçant qui danse le cha- cha-cha dans sa boutique «au milieu des haricots, des pommes de terre et des piments» sera le premier succès de la Orquesta Aragon hors de Cuba, et Nat King Cole l'inclura dans le disque qu'il fera à La Havane en 1956.

Les portes du marché international s'ouvrent. En février 1956, la Aragon est engagée pour animer le Carnaval de Panama. Puis le groupe joue aux États-Unis, à Tampa, Miami, Los Angeles, New York. La maison Capitol leur fait une alléchante proposition mais RCA Victor surenchérit et transforme leur contrat cubain en contrat mondial. Les tubes se succèdent: Pare Cochero (arrêtez cocher) Cero Codazos, Cero Cabezazos (ni coups de coude, ni coups de tête), où Rafael Lay exprime sa passion pour la boxe Nosotros, un bolero des années 30 signé Pedro Junco, remis au goût du jour Se– Juez, l'hilarant plaidoyer d'un homme «coupable d'avoir dansé le cha-cha-cha.» Désormais, l’ est devenue synonyme de cha-cha-cha, et toute la planète danse au rythme du groupe de Cienfuegos. Dans cette décennie traversée par les spoutniks et les soucoupes volantes, les Aragon chantent: «Je m'en vais sur la lune passer ma lune de miel», et la pochette du disque montre le groupe autour d'une fusée qui évoque davantage Tintin que les programmes de la Nasa. La Aragon participe de cette foi naïve et joyeuse dans les progrès de la science, et ce n'est pas un hasard si le groupe réalise la première démonstration de stéréophonie à Cuba. Les auditeurs étaient invités à allumer en même temps la radio et la télé, et ils entendaient la flûte d'Egües ou le violon de Lay passer d'un «haut parleur» à l'autre. Artisanal et rigolo.

La Havane était dans les années 50 la ville des plaisirs, avec ses centaines de cabarets, de casinos, de bordels, qui attiraient une riche clientèle d'Américains. Dans la nuit du nouvel an 1959, tout bascule. Les guerilleros qui ont pris les armes contre le régime corrompu de Fulgencio Batista sont aux portes de la capitale, et le Président s'enfuit dans son avion personnel. Guido Sarria se souvient parfaitement de cette nuit-là: «Nous jouions à Las Aguilas, un club de l'avenue du 10 Octobre à La Havane. Le climat était tendu, des rumeurs ont circulé pendant toute la soirée. Et à 3 heures du matin, la radio a confirmé officiellement que Batista avait pris la fuite. Les propriétaires étaient paniqués. Ils ont fait arrêter la musique et mis tout le monde dehors. Nous nous sommes retrouvés dans la rue, hébétés, et puis chacun est rentré chez soi, comme après chaque concert.» Ce 1er janvier est une date historique pour l’ pour une autre raison: il marque l'arrivée dans le groupe de Rafael Bacallao, surnommé Felo, un chanteur et danseur qui va marquer du sceau de son élégance la Aragon pendant 30 ans. Pour les amateurs de tous les continents, cette formation qui intègre Bacallao et Pepe Olmo au chant, Lay et Celso Valdès aux violons, Beltran à la contrebasse, Varona aux timbales et Pepe Palma au piano constitue l'âge d'or de l’, le point culminant de sa longue carrière. Au hit-parade de Radio Progreso cet hiver 1958-59, la Aragon est numéro un avec le cha-cha-cha Cuba Cubita Cubera. Le changement de régime ne nuit en rien à leur popularité. Peu à peu, le monde de la musique va changer, comme tous les aspects de la vie du pays. Les maisons de disques sont nationalisées, puis regroupées en une seule entité, l'Egrem (Entreprise d'enregistrement et d'éditions musicales). Les musiciens deviennent des salariés de l'État et touchent tous le même salaire, ce qui revient à étendre à l’ de la profession le principe de coopérative institué jadis par Orestes Aragon. Rafael Lay profite des nouvelles conditions pour reprendre plus sérieusement ses études musicales: harmonie, contrepoint, composition et direction. Désormais, la Aragon est au service du peuple, pour le faire danser mais aussi pour l'instruire, lui faire connaître le patrimoine des musiques populaires. Le groupe sillonne le pays, qui vient de connaître la réforme agraire et une des plus grandes campagnes d'alphabétisation jamais entreprises. Il joue dans les complexes sucriers, les villages, les usines, les écoles, les hôpitaux.

La révolution sait le parti qu'elle peut tirer de la musique comme vecteur de son message, dans l'île mais aussi au-dehors. L'habitude est vite prise d'envoyer dans les pays socialistes des musiciens comme ambassadeurs de la culture et des nouvelles valeurs de Cuba. La plus ambitieuse de ces campagnes a lieu en 1965. En quatre mois, la tournée Music Hall de Cuba va visiter la France, la Pologne, l'URSS et la RDA avec une affiche de rêve: l'Orquesta Aragon, Pello el Afrokan, Elena Burke, Celeste Mendoza, Los Zafiros, José Antonio Mendez, Los Papines et toute une comédie musicale, «El Solar», avec sa danseuse vedette Sonia Calero. Plus de cent artistes au total, et au moins autant de responsables et de fonctionnaires pour les encadrer. La première étape est Paris, avec trois semaines à l'Olympia qui enthousiasment la critique et le public. La dernière semaine, la Aragon est engagée par le Keur Samba, un club fameux à l'époque, pour jouer après la représentation. Le cachet est de 200 dollars par soir et Rafael Lay décide d'offrir le bénéfice d'une des cinq soirées à l'ensemble de la troupe. Réunis en assemblée générale à l'Olympia, les camarades artistes décident à l'unanimité de faire don de la somme aux crèches cubaines. En rapportant la nouvelle aux Cubains, l'agence de presse officielle Prensa Latina salue «ce geste révolutionnaire et généreux». Plusieurs journalistes et le grand photographe Alberto Korda (l'auteur de la célébrissime photo de Che Guevara) accompagnent la délégation et informent tous les Cubains des triomphes de leurs artistes. Mais ils ne racontent pas tout. Guido Sarria rigole encore quand il raconte cette anecdote: «A Paris, nous avions joué à la Fête de l'Humanité et j'avais sympathisé avec une jeune Française, militante du parti, avec qui j'avais passé la nuit. De retour à l'hôtel le lendemain, je suis assailli dans le hall par plusieurs des fonctionnaires qui nous accompagnaient et qui, à en juger par leurs mines défaites, n'avaient pas fermé l'œ de la nuit. «Où étais-tu ? Pourquoi n'as-tu pas prévenu que tu ne rentrais pas ?» Ils étaient à bout de nerfs, et je ne tardai pas à apprendre pourquoi: deux jours auparavant, deux danseurs et un chorégraphe de la troupe s'étaient échappés et avaient demandé l'asile politique. Pendant une nuit, ils ont cru que j'en avais fait autant!» La tournée triomphe dans toutes les villes où elle se produit. A Moscou, l’ vit un moment que beaucoup de membres du groupe décriront comme le souvenir le plus fort de leur carrière: ils jouent au conservatoire Tchaïkovski, qui accueillait pour la première fois un orchestre populaire. Mêlant cha-cha-cha, danzones et morceaux classiques, la Aragon fera l'admiration des maîtres russes. Le violoniste virtuose Igor Frolov viendra féliciter Rafael Lay, et Pepe Palma se souviendra toujours avoir posé ses doigts sur le piano où Sviatoslav Richter avait maintes fois joué. Les efforts du groupe pour rapprocher musiques classique et populaire se trouvent justifiés. Plusieurs de leurs chansons recyclent en effet des thèmes célèbres: Voy a hablar con tu papa adapte la 5e symphonie de Beethoven, No puedo vivir s'inspire de Tchaïkovski, et No me dejes solo de Saint-Saëns sans oublier le parodique et délirant De l'opéra au cha-cha-cha. Plus tard, Rafael Lay créera et dirigera l'Orchestre Brindis de Salas, formé des meilleurs musiciens de cordes des charangas du pays. Le retour au pays en décembre 1965 est un événement national. Les Cubains sont fiers de leurs artistes et les autorités les récompensent comme ils le méritent. En 1966, l'Orquesta Aragon est classée dans la catégorie A spécial, qui correspond au salaire le plus haut de la grille des musiciens professionnels: 500 pesos. L'année suivante, ils reçoivent l'un des six autobus allemands Robut que l'État attribue aux groupes les plus méritants. Le véhicule roulera jusqu'en 1983. Dans leurs nombreuses tournées internationales et jusqu'à une date récente, les musiciens ne toucheront en plus de leur salaire qu'un modeste défraiement («la dieta») pour leurs dépenses sur place. Comme le disait Rafael Lay, «une poignée de main franche ou une parole d'encouragement stimulent davantage le musicien révolutionnaire qu'un million de pesos.»

Faire de l'Orquesta Aragon et de son directeur Rafael Lay de simples outils de propagande serait injuste. Certes, les musiciens sont des partisans convaincus de la Révolution. Le fait qu’ quarante ans un seul d’ eux ait profité d'un voyage à l'étranger pour s'exiler (le flûtiste René Lorente, en 1990 au Venezuela) le prouve amplement. Le directeur déclare en 1971 dans une interview que tous ses collègues sont «cederistas», membres du Comité de défense de la Révolution (CDR) de leur pâté de maisons. L'une des tâches de ces volontaires était de monter la garde la nuit, par roulement, pour surveiller les allées et venues, et empêcher les sabotages de l'ennemi. Souvent, Lay devra annoncer à la fin d'un concert: «Nous ne pouvons pas jouer plus longtemps, le compañero X ou Y est de garde ce soir.» L'Orquesta est en outre souvent sollicitée pour composer des chansons à l'occasion d'événements marquants. Comme le Congrès mondial des syndicats en 1974 (avec la chanson Frontières de classe), et tout ce que Cuba accueille de championnats sportifs: la Coupe du monde d'escrime, les Olympiades des échecs. Mais Rafael Lay saura aussi se défendre des attaques des rigoristes et des ultras. En 1974, il est durement attaqué par l'hebdomadaire Bohemia et par Granma, le journal du Parti communiste, pour avoir inclus dans le répertoire la chanson El Charlatan (le fanfaron), qu'il a écrite avant la Révolution. La presse reproche à cette querelle entre mâles qui utilisent le langage de la rue de faire l'apologie de la «guaperia», l'arrogance prêtée aux Noirs, et du machisme,» résidu du capitalisme». Le texte a pourtant été édulcoré: la phrase «Si tu as un couteau, fanfaron, moi j'ai un pistolet» a été remplacée par «Tu bois de la bière, fanfaron, et moi du soda». Mais un journaliste remarque que sur scène, Felo Bacallao chante l'ancienne version Rafael Lay défend sa chanson face aux censeurs et proclame: «Notre peuple a su faire une révolution sans renoncer à sa joie de vivre.» Bien entendu, il conservera El Charlatan au répertoire. Et pour lui rendre hommage, la Orquesta l'enregistrera sur son album de 1997, «Quien sabe sabe». Peut-être pour faire pendant aux mots d'ordre politiques (comme la chanson consacrée à la campagne pour une récolte record de canne à sucre en 1969), la Aragon adapte aussi les grands succès internationaux: Black is Black de Los Bravos, Delilah de Tom Jones, Un jour un enfant de Frida Boccara (lauréate française à l'Eurovision en 1969), Eu daria a minha vida du Brésilien Roberto Carlos. Cette réjouissante facette «easy listening» est hélas l'une des moins connues de l'histoire du groupe.

Après la tournée Music Hall de Cuba, bien d'autres voyages suivront. En 1970, le groupe s'envole pour le Japon, où l'Exposition universelle d'Osaka accapare l'attention. Dans le spectacle qu'ils présentent dans le pavillon cubain, ils accompagnent la grande Omara Portuondo (qui chante un titre en japonais, Sakura) ils jouent ensuite dans une dizaine de villes et enregistrent un album. L'année suivante, la tournée Saludos Cubanos les mène au Chili en compagnie du chanteur officiel du régime, Carlos Puebla, de la chanteuse Ela Calvo et des percussionnistes Los Papines. Le pays vient d'élire un président socialiste, Salvador Allende, et les artistes ne font que précéder et préparer le terrain au commandant en chef Fidel Castro, qui effectue une visite historique quelques mois plus tard. La destination suivante revêt une importance symbolique encore plus forte: en novembre 1971, la Aragon découvre l'Afrique, longtemps après que l'Afrique eut découvert la Aragon. Un seul groupe cubain les a précédés: l'Orchestre de Jorrin en 1965. Les pays du continent noir ont vécu la fin du colonialisme et leur accession à l'indépendance au rythme du cha cha cha, et les modèles cubains ont largement influencé les musiques modernes d'Afrique, à commencer par la rumba congolaise. Les liens avec Cuba sont culturels et aussi politiques, puisque la plupart des États indépendants se réclament du socialisme. Le point d'entrée des Aragon en Afrique est la Tanzanie, qui les a invités dans le cadre de la célébration de ses vingt années d'indépendance. Puis ils se rendent au Caire et à Alexandrie, où ils jouent des airs égyptiens, et à Beyrouth, où ils fêtent le nouvel an. Au Congo, ils sont reçus par le président Marian N'Gouabi, qui s'avoue fan du groupe depuis ses années d'étudiant. Dans le quartier de Mungali, à Brazzaville, un mur s'effondre sous la pression de la foule qui tente d’ dans un concert. L'Aragon fait la connaissance du compositeur Franklin Boukaka et adapte deux de ses chansons: Le Bûcheron et, surtout, Muanga, qui sera un titre obligé de leur répertoire pendant de longues années. Le voyage s'achève avec la Guinée, où le président Sékou Touré reçoit les musiciens avec les égards dus à des diplomates. Ce qu'ils sont d'une certaine façon puisque porteurs d'un message d'amitié de Fidel Castro au Président et au peuple guinéens. La Aragon a l'occasion de partager la scène avec le Bembeya Jazz National, la formation emmenée par le guitariste Demba Camara qui réunit les meilleurs instrumentistes et chanteurs du pays. Lorsque Tomas Valdes, le violoncelliste, lance peu après le rythme cha-onda, il ne fera pas mystère de s'être inspiré des expériences vécues en Guinée. L'enthousiasme sera au rendez-vous de toutes les tournées suivantes de l'Aragon en Afrique, en 1973, 1977 et 1988. La Aragon joue souvent dans des stades (comme au stade Omnisports de Bamako) et se mesure aux meilleures formations des pays qu'elle visite: la Poly-Rythmo de Cotonou au Bénin, le T.P.O.K. Jazz, l’ du grand Franco, au Zaïre. Le groupe étendra encore sa zone d'influence. La politique de détente du président Jimmy Carter assouplit les conditions d'application de l'embargo américain et l'Orquesta Aragon est enfin programmée à New York en décembre 1978, après dix-sept ans d'absence aux États-Unis. Le premier concert au Avery Fischer Hall, une grande salle du prestigieux Lincoln Center, est un triomphe. Mais dans la nuit, une bombe endommage l'entrée de la salle et les deux concerts suivants sont annulés. L'attentat est revendiqué par un groupe de Cubains anticastristes.

Dans les années 80, le groupe est souvent en tournée, en Amérique latine notamment, avec des visites quasi annuelles en Colombie, un pays qui les plébiscite. Mais trop souvent absent de l'île, il perd le contact avec l'actualité de la musique cubaine. De plus, l'heure de la relève a sonné pour les légendes de l'orchestre. Orestes Varona prend sa retraite en 1977, et meurt quatre ans plus tard Richard Egües part former son propre groupe en 1984 Guido Sarria s'en va en 1987, la même année que Pepe Palma Rafael Bacallao s'installe au Venezuela en 1990 Pepe Olmo reste jusqu'en 1995, et Tomas Valdes décède subitement en 1997. L'orchestre a aussi perdu son directeur Rafael Lay, mort dans un accident de la route entre Cienfuegos et Trinidad, le 13 août 1982. Il avait 54 ans. Richard Egües le remplace brièvement et, en 1984, c'est son fils Rafael Lay Junior (Rafaelito), entré dans la formation en 1980, qui devient directeur, à 24 ans. Il l'est encore aujourd'hui. Deux autres fils d'anciens appartiennent à la formation actuelle: José Palma, fils de Pepe Palma, au güiro, et Ernesto Bacallao, chanteur comme son père, Rafael. Ces changements très rapprochés de musiciens, conjugués à l'évolution vertigineuse de la musique de danse cubaine dans les années 90, font que la Aragon a du mal à trouver sa place. Le salut viendra du retour aux racines: pour sa tournée européenne de 1997, la première depuis 1988, le groupe se replonge dans le répertoire de l'âge d'or et revient aux arrangements signés Rafael Lay père ou Richard Egües. L'album enregistré cette année-là, «Quien sabe sabe», suit cette option, à l'exception de Yaye Boy, tube du groupe sénégalais Africando (que la Aragon a souhaité reprendre après l'avoir entendu en Colombie). En octobre 1998, ils remplissent la Cigale à Paris, pour un concert qui restera dans les mémoires. Le disque suivant, qui coïncide avec le soixantième anniversaire de la fondation de l'orchestre, a bénéficié d'un soin particulier. Un équilibre a été trouvé entre la relecture du patrimoine Aragon (El Paso de Encarnacion, La Reina Isabel), les classiques cubains (Siboney, Bruca Manigua) et la musique actuelle, avec Que Camello, qui évoque sur le ton de la dérision les difficultés des transports en commun, de nos jours à La Havane. Quelques invités viennent souffler les bougies: Omara Portuondo, le virtuose du tres Pancho Amat, l'ami de Porto Rico Cheo Feliciano, légende de la salsa, et pour représenter l'Afrique, le Congolais Papa Wemba... Et Felo Bacallao, revenu de Caracas pour l'occasion avec cette voix intacte qui fait partie de l'histoire de la Aragon.
Plus qu'à un style musical, l'Orquesta Aragon est restée fidèle à l'esprit qui animait Orestes Aragon Cantero, cet amateur qui rêvait d'une famille régie par l'amour de la musique, et non par le désir de s'enrichir. Le rêve d'Orestes Aragon est une réalité depuis soixante ans, et il n'a pas fini de nous faire aimer Cuba, sa musique et son peuple.



FRANCOIS-XAVIER GOMEZ


LAURENT BARBARAND

- coordination -
FRANÇOIS POST

- photos 1997/1999 -
Youri Lenquette

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Archives Familia Lay

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Erena Hernandez, La Musica en persona, Editorial Letras Cubanas, 1986
Mayra A. Martinez, Cubanos en la Musica, Editorial Letras Cubanas, 1993
Maria del Loreto Alberti Benitez, Orlando Garcia Martinez,
La Orquesta Aragon de Cuba, Ediciones Jagua, 1997


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The Heart of Havana vol. I - The Heart of Havana vol. II
That Cuban Cha-Cha, 1992 (RCA-Tropical Series).

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La Cubanisima, 1992 (Egrem) - La Sabrosona, 1993 (Artex).
 

© 1999 François-Xavier Gomez / Disques Lusafrica