CESARIA EVORA

Café Atlantico

Cesaria Evora est devenue au fil des albums et des tournées internationales, l'une des révélations majeures de la décennie 90. « La diva aux pieds nus » du Cap-Vert a inscrit la 'Morna', blues océanique chanté en créole capverdien - et son pendant plus joyeux la 'Coladera' - sur la carte des musiques populaires apparues au début du siècle, telles le 'Fado' portugais, la 'Samba' brésilienne, le 'Tango' argentin ou le Son cubain.

Avec son album « Café Atlantico » (paru en 1999), Cesaria rend hommage à sa ville natale Mindelo, port de l'île de Sao Vicente, « l'escale la plus sûre entre Gibraltar et le Cap de Bonne Espérance » créée à la fin du siècle dernier à la faveur du commerce maritime reliant l'Europe, l'Afrique et l'Amérique. Enregistré en compagnie de Bau, (guitares, cavaquinho et direction musicale) et de ses musiciens habituels, « Café Atlantico » ajoute de nouvelles perles à l'inépuisable répertoire de chansons composées par les auteurs préférés de Cesaria : Manuel de Novas, Teofilo Chantre, Pedro Rodrigues, B. Leza, Ti Goy, auxquels viennent se joindre pour la première fois Gerard Mendes et Daniel Spencer.

La grande nouveauté de cet album réalisé à Paris et à La Havane, réside dans la participation de musiciens cubains et la collaboration de l'arrangeur brésilien Jaques Morelenbaum, violoncelliste remarqué pour ses musiques de films ('Central do Brasil') et son travail avec Caetano Veloso. Pour le Cap-Vert, le Brésil, c'est le pays frère, un morceau d'Afrique au Nouveau Monde. Cuba, c'est l'île soeur dont les rythmes ont conquis toute la planète. Cesaria connaît beaucoup de chansons brésiliennes des années 40 et 50. Depuis l'époque où elle se produisait dans les bars, le répertoire de Cesaria a toujours inclus des standards en espagnol, comme « Besame Mucho » ou « Maria Elena ». « Café Atlantico » accentue en douceur une coloration particulièrement chère au coeur de Cesaria, et depuis toujours perceptible dans la musique capverdienne.

Musique voyageuse, la Morna partage un tronc commun avec le Fado portugais et la Samba brésilienne : au temps de l'esclavage, ses racines africaines originaires d'Angola se sont mélangées dans les plantations du Brésil avec la musique de salon des maîtres portugais. Poussière d'îles battues par les vagues de l'Atlantique, désolées par la sécheresse, l'archipel du Cap-Vert a connu cinq siècles de colonisation portugaise jusqu'à l'indépendance en 1975. Son identité musicale et poétique s'est forgée à travers les vicissitudes de l'exil, seul moyen pour ses habitants d'échapper aux rigueurs d'une terre ingrate. La mélancolique Morna et la Coladera, plus dansante et rythmée, sont nées sur les quais et dans les bars de Mindelo, entre le dur labeur des dockers et des marins, le déchirement des séparations et la joie des retrouvailles. L'attirance des pays lointains dans l'espoir d'une vie meilleure, l'attachement à la terre natale et la nostalgie des êtres chers, la sodade, inspirent les poètes, tandis que les compositeurs retiennent les influences apportées du Portugal, d'Argentine, du Brésil, des Caraïbes, par les marins de passage... Aujourd'hui, l'activité portuaire de Mindelo n'est plus ce qu'elle fut, mais la Morna unit la diaspora capverdienne disséminée de part le monde, au Portugal, en Hollande, aux Etats Unis. Anciennes ou nouvelles, les Mornas et Coladeras constituent la mémoire qui reflète le destin collectif des capverdiens.

« Café Atlantico » renoue avec la splendeur passée de Mindelo, quand l'affluence des bateaux dans la baie remplissait les bars de marins et de musiciens... Une période de prospérité, d'échanges transocéaniques et d'influences croisées d'un bord à l'autre de l'Atlantique, qui correspond à la naissance de la musique capverdienne et à l'essor de la Morna.

 

Comme pour l'album précédent (Cabo Verde), José da Silva, producteur fidèle de Cesaria depuis une dizaine d'années, a choisi des arrangeurs capables de créer ou de souligner une atmosphère sans transformer ni défigurer le son de Cesaria. Café Atlantico s'inscrit dans la tradition du son acoustique des bars de Mindelo, à base de piano et cavaquinho. Les chansons sont d'abord travaillées et répétées à la façon dont Cesaria et ses musiciens ont l'habitude de préparer un concert ou une "nuit capverdienne". Cette fois, José a installé tout son petit monde dans une grande maison en banlieue parisienne pendant quinze jours pour les répétitions. Ensuite, dans un studio près de Montpellier, une ancienne ferme en pleine nature, les musiciens ont enregistré en vingt jours tous les titres de « Café Atlantico ».

Cette base musicale capverdienne traditionnelle étant posée, les arrangeurs ont pu choisir - ou se sont vu proposer - les titres sur lesquels intervenir. Jaques Morelenbaum apporte son sens de l'orchestration moelleuse, ses nuages de cordes romantiques, ses lignes de cuivres légères, des climats chargés d'émotions imagées. Invité à diriger sur place les musiciens cubains, alors qu'il n'avait jamais travaillé qu'avec des ensembles anglais ou brésiliens, il découvre le savoir-faire des instrumentistes de La Havane. Sous sa direction, les ensembles de cordes et de cuivres interviennent avec une extrême retenue. Cinq titres qu'il a choisi d'arranger apparaîssent sur l'album (3, 5, 6, 8, 10).

Toujours attirée par les pays qu'elle ne connaît pas, Cesaria tombe immédiatement sous le charme de Cuba où elle séjourne une semaine pour la première fois. La rencontre avec les musiciens l'intimide un peu, mais ça ne dure pas... Une complicité rieuse s'établit entre elle et le grand percussionniste Tata Güines. Cuba est l'endroit idéal pour enregistrer « Maria Elena », un titre que Cesaria adore lorsqu'il est interprété par Nat King Cole. Elle le chante naturellement en espagnol, tandis que les arrangements façon Bolero sont signés par le flûtiste Orlando Valle "Maraca". Il habille « Beijo de Longe » d'un rythme de 'Danzon', l'ancêtre du Mambo, tandis que les choeurs sont exécutés en créole capverdien par les musiciens de La Havane ! Deux autres Mornas (1, 11) ont été confiées à Lazaro Dagoberto Gonzalez, violoniste de l'Orchesta Aragon.

L'influence parfois très sensible du Brésil sur la musique capverdienne a aussi des limites, là où on ne s'y attend pas. Ainsi les rythmes de marche de carnaval propre au Cap-Vert apparaîssent-ils très différents de la samba brésilienne. « Carnaval de Sao Vicente » est entièrement interprété par des musiciens capverdiens, en particulier un batteur et un percussionniste considérés comme des maîtres du genre. Jaques Morelenbaum a ajouté sa touche légère caractéristique de cuivres et de violons.

Tentative expérimentale extrêmement mesurée, les harmoniques d'une kora mandingue se fondent dans le bouquet des cordes cristallines de Desilusao dum Amdjer, parfum subtile d'une Afrique impériale et classique pour une chanson qui évoque la féminité blessée.

Le thème principal de « Café Atlantico » étant l'île natale de Cesaria, Sao Vicente et sa ville Mindelo, plusieurs chansons célèbrent l'amour et la nostalgie du Cap-Vert, la mer qui sépare, la fête qui rassemble, la douceur de vivre du "petit pays" (Carnaval de Sao Vicente, Beijo de Longe, Cabo Verde manda manthenha, Roma Criola, Paraiso de Atlantico). « Café Atlantico », café de rêve du bout du monde, refuge des âmes errantes ou blessées posé sur un bord d'océan à l'abri des tempêtes, symbolise les bars de tous les ports de la terre. Mais c'est aussi un titre qui fait écho aux bars des débuts de Cesaria, comme le fameux Café Royal de Mindelo. Cesaria reprend de vieilles chansons qu'elle chantait quand elle avait vingt ans, Vaquinha Mansa ou Terezinha. Enregistrée ici pour la première fois, cette dernière est composée sur un rythme un peu oublié, le baiao. Bau y apporte sa science des rythmes capverdiens anciens. Ciselée autour du piano et de la voix, « Roma Criola », écrite par Teofilo Chantre, l'une des plus belles chansons de l'album, décrit Mindelo "la Rome créole", entre splendeur et décadence. L'arrangeur a dramatisé, assombri avec élégance l'ambiance portée par les paroles particulièrement émouvantes de la chanson. Pour ceux qui connaîssent bien Mindelo, sa joie de vivre malgré l'adversité, son opulence passée, ses maisons coloniales fanées et ses quais en ruine, le frisson est garanti...

- Anaïs PROSAIC -