Cesaria Evora

Cesaria Evora

Notre diva aux pieds nus

Biographie

Cesaria Evora est d’abord un mystère. Elle plaît. Elle fascine. Elle séduit. Que l’on soit noir, rouge, blanc ou jaune, elle est tout de suite l’amie, la grande soeur, la mère. Quand elle vient aux Antilles, terres du zouk et du rythme, des foules massives prennent d’assaut les guichets. Tout le monde s’y précipite, depuis les intégristes du gros-ka, via les inconditionnels des biguines-mazurkas jusqu’aux intoxiqués du rap et du ragga : tous veulent s’enivrer de sa mélancolie. On y emmène ses charges de rides et son lait de jeunesse. Je n’ai jamais réussi à la voir. Guichets toujours clos. Je n’ai pu que l’imaginer, contempler ses photos, lorgner ses clips, vivre au songe de ses tempos pleins de douleurs anciennes.

Véronique Mortaigne, dans son livre sur la chanteuse du Cap-Vert, sait qu’un tel mystère ne s’élucide pas : qu’il s’aborde, s’éprouve, se fréquente. Son livre, d’écriture belle, sensibilité vraie, est de ce fait magnifique. Elle a compris que le secret de Cesaria Evora s’étoile en de multiples gisements, une géographie d’ombre, d’oasis et de lumière où il fallait mener non l’abscisse d’un voyage mais les courbes d’une errance dans la vapeur des punchs et de la catchupa. Il fallait bien sûr l’écouter, ni paysanne ni “dame de mer”, silhouette des rues tortueuses, des bars et des boutiques. Entendre ses savoureuses conversations avec Vitoria, sa bonne amie d’enfance. Savoir le récit de ses colères et le fracas de ses injures. La voir vivre à Mindelo, son île, sa ville, son port, sa case, au bord d’une mer chargée des haines et des amours de ceux qui sont tout à la fois forcés de partir et forcés de rester. Elle a vu ceux qui l’entourent et qui l’aiment, ceux qui la soutiennent ou qui l’exploitent. Elle a vu son tablier à larges poches, ses bigoudis en plastique, son dandinement entre les paniers de poissons et d’herbes aromatiques. Elle a vu ce qu’elle mange, entendu les recettes dont elle confie le chiffre, goûté à ses rhums qu’elle met à libre disposition, qui lui ont fait tant de mal et auxquels la chanteuse ne touche plus “depuis Noël 94”. Il lui fallait aussi comprendre l’archipel du Cap-Vert. Sa catastrophe initiale dans la colonisation portugaise et l’esclavage. Sa lutte vers la liberté jusqu’à l’indépendance, ses combats et ses aliénations, ses misères et ses joies, son mystère de vie et de sel dans les menaces grandissantes du Sahel.

Cesaria Evora est faite de cet humus dans le sec de ces sables. Ce n’est pas une biographie, c’est une révélation obscure, chargée de terre, de vie, de musiques, de simplicité, d’amitié, d’amour, d’interrogation et de lucidité. J’ai compris dans ces pages que Cesaria Evora est à elle seule une terre créole où la diversité des imaginaires et des hommes donnait naissance à une musique valable pour tous, là où la mélodie, l’harmonie et la polyrythmie ont rencontré les souffrances des hommes : creuset du blues, du jazz et de la morna. J’ai compris que Cesaria Evora est aussi une douleur, la sienne d’abord, celle de sa vie, de ses amours terribles, de cette ivresse destructrice qui suppléait aux bourgeons abîmés de l’espoir. Et cette vie familière des extrêmes parle à la nôtre en un direct sensible. Quand elle chante, elle vient avec une existence entière rescapée des bars sordides et des dorures factices de chez les grandes gens, dotores du Cap-Vert qui voulaient l’écouter. Elle vient aussi avec son exil immobile, ce but d’exil irrépressible qui maintenant gît en chacun de nous, îles en dérive dans le monde qui fait monde. Elle vient avec une incomparable tristesse envers le tout possible. Elle dit le bonheur perdu mais à portée de main. Elle dit la blessure nègre en absence et silence. Elle dit le souvenir en ses limons précieux. Elle dit la mort et l’oubli, la fidélité et la patience, la liberté offerte sur des vagues amères où l’on ose mettre le pied. Elle dit le monde ouvert des îles tellement peu clos, tellement livré aux métissages et aux souffles de la terre. Elle dit sous la fatalité, la joie, l’espoir, la force ronde, la patience aiguisée. Ses pieds sont nus, sa voix est nue, son coeur nu est offert dans la parure de toutes les grâces. Chez les êtres humains, Cesaria est une reine.

Texte écrit par Patrick Chamoiseau, paru dans Le Monde, à propos de la publication de la biographie écrite par Véronique Mortaigne, peu après la sortie de l’album « Cabo Verde » en février 1997.

Patrick Chamoiseau, né le 3 décembre 1953 à Fort-de-France, est un écrivain français originaire de la Martinique. Auteur de romans, de contes, d’essais, théoricien de la créolité, il a également écrit pour le théâtre et le cinéma.

Albums

La Diva Aux Pieds Nus – 1988

Distino Di Belita – 1990

Mar Azul – 1991

Miss Perfumado – 1992

Cesaria – 1995

Cabo Verde – 1997

Cesaria Best Of – 1997

Café Atlantico – 1999

Sao Vicente di Longe – 2001

Mornas & Coladeras (Compilation) – 2002

Voz d’Amor – 2003

Club Sodade (Remix Album) – 2003

Rogamar – 2006

Radio Mindelo – 2008

Nha Sentimento – 2009

Cesaria Evora & – 2010

Miss Perfumado (20th anniversary) – 2012

Mae Carinhosa – 2013

Greatest Hits – 2015

Carnaval de Mindelo (EP) – 2018

Nha Cancera Ka Tem Medida (Djeff Remix) – 2018

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Cesaria Evora Orchestra

Cesaria Evora Orchestra

faire vivre le répertoire de Cesaria qui avait enchanté le public sur les scènes du monde entier

A découvrir

La disparition soudaine de Cesaria Evora le 17 décembre 2011 suscita une grande émotion parmi ses fans qui se réunirent par milliers, en 2012, pour honorer sa mémoire lors de concerts mémorables, notamment à Toulouse, Lisbonne, Amsterdam et Paris.
Autour des musiciens qui accompagnaient habituellement la chanteuse, les plus grandes voix des musiques du monde sont venus rendre un ultime hommage à celle que l’on surnommait La Diva aux pieds nus – parmi elles Bonga, Angélique Kidjo, Lura, Ismaël Lô, Mayra Andrade, Bernard Lavilliers, Tito Paris pour n’en citer que quelques-unes.
Après ces grandes messes, les musiciens n’ont eu qu’une envie : continuer à faire vivre le répertoire de Cesaria qui avait enchanté le public sur les scènes du monde entier. C’est ainsi qu’ils se réunirent sous le nom de Cesaria Evora Orchestra pour un premier concert, en 2014 au Kriol Jazz Festival à Praia (Cap-Vert), en hommage à l’icône des musiques du monde et à son action, notamment en tant qu’Ambassadrice de la musique capverdienne.
Depuis cette date, le Cesaria Evora Orchestra se produit régulièrement dans le monde pour célébrer Cesaria Evora.

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Nancy Vieira

Nancy Vieira

Son chant respire la douceur de vivre

A découvrir

Parce que ses ascendants viennent de l’île de Boa Vista, île de sables sahariens, qu’elle a grandi à Santiago l’africaine et à São Vicente la nomade, qu’elle s’est engagée dans la musique à Lisbonne, capitale du fado et de la pop, la Capverdienne Nancy Vieira brasse la lusophonie métissée, avec charme et délicatesse.

Nancy Vieira est née en 1975 à Bissau, où ses parents avaient rejoint le leader de l’indépendance du Cap-Vert et de Guinée Bissau, Amilcar Cabral, assassiné en 1973, avant que la Révolution des Œillets d’avril 1974 au Portugal n’en finisse avec le temps des colonies. Le Cap-Vert gagne son indépendance en 1975. Quatre mois après la naissance de Nancy, la famille Vieira rejoint Praia, la nouvelle capitale du Cap-Vert, sur l’île de Santiago, l’une des dix que compte l’archipel. Cette enfant de la liberté va construire une forte identité au fil d’une épopée politique et artistique : son père, musicien amateur, guitariste et violoniste, est tout d’abord ministre des transports et des communications du nouveau gouvernement. Dix ans plus tard, il revient à Mindelo, port actif et métropole de l’île de São Vicente. Il  y occupe un poste qui s’apparente à celui de gouverneur des îles du Barlavento (les îles au vent, celles du nord).

Nancy a quatorze ans lorsqu’il est nommé ambassadeur du Cap-Vert au Portugal « ce qui englobait la représentation en France, il est allé montrer ses lettres de créance au Président François Mitterrand », dit la jeune femme qui vit depuis à Lisbonne. Elle étudie à l’université de Lisbonne, la gestion et la sociologie. Un soir, elle accompagne un ami qui participe à un concours de chanson, elle fredonne, on lui demande de chanter, elle interprète Lua  Nha Testemunha, de B.Leza, et elle gagne. Le prix, c’est l’enregistrement d’un album chez Disco Norte, un label disparu depuis. Il s’appelle Nos Raça (1996). Nouvellement mère (d’une fille), Nancy fait ensuite une pause, le deuxième paraît huit ans plus tard, titré Segred (2004). Elle devient professionnelle à la publication de Lus, en 2007, puis publie sous la direction du pianiste Nando Andrade en 2011, No Amá, l’album qui la révèle au public international, et grâce auquel elle conquiert les publics mélomanes orphelins de Cesaria Evora, de Pologne en Grèce, des Pays Baltes en Italie, de Hollande à la Russie.

Le lycée de São Vicente fut, du temps de la colonisation portugaise, un creuset intellectuel, que fréquenta Amilcar Cabral, poète, auteur de quelques mornas et homme politique de premier rang. Nancy Vieira y fut élève, et ingurgita les sons que le port de Mindelo distillait : Maria Bethania, Caetano Veloso, Angela Maria (des Brésiliens), du fado, des mornas, des coladeras, de la pop anglaise, de la rumba cubaine, etc. Mindelo, c’est la terre mère de ces mélanges, et celle de Cesaria Evora (1941-2011). Herculano Vieira, le père de Nancy, avait été commandant dans la marine marchande, il avait joué avec Cesaria dans sa jeunesse, « avant la lutte », dit Nancy. « J’ai découvert cela en juin 2011, quand j’enregistrais mon album à Mindelo. C’était la première fois que j’allais voir Cesaria chez elle et elle m’a dit : comment va Herculano ? J’étais émue, il ne m’avait jamais rien dit ». On peut difficilement parler de filiation avec Cesaria Evora, mais plutôt de concordance de répertoire, et de rencontres musicales. L’interprétation diffère, droite, limpide, la voix de Nancy Vieira s’écarte de la chaleur moite de celle de la « Diva aux pieds nus ». La personnalité, les origines sociales, le chemin de vie, ont peu en commun. Ce qui les relie, ce sont ces affinités secrètes des Cap-Verdiens avec leur musique, frontière de l’Occident et de l’Afrique, musique de voyages transocéaniques et de créolité.

Albums

Manha Florida – 2018

No Ama – 2012

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Lura

Lura

La voix la plus mélodieuse et charismatique de toute une génération d’interprètes capverdiens.

A découvrir

Lura étudiait sagement dans la filière sports études (option natation) à Lisbonne, quand Juka, chanteur originaire de São Tome et Principe, lui demanda de participer à son nouvel album. «J’avais dix-sept ans. Je devais participer aux chœurs, mais finalement Juka m’a demandée de chanter en duo avec lui. Je n’avais jamais pensé chanter. Il a insisté…», raconte Lura qui se découvre ainsi une voix, un timbre grave et sensuel. Le zouk de Juka est un succès quand on lui propose d’enregistrer un album, un disque pour faire danser sa génération. Lura a alors 21 ans. «C’était un disque surtout destiné aux discothèques», dira-t-elle, mais malgré le côté commercial de l’album, une balade “Nha Vida” (Ma Vie) retient l’attention des radios puis est reprise, l’année suivante en 1997, sur l’album Red Hot + Lisbon.

Repérée grâce à son duo avec Bonga en 2000 sur la chanson “Mulemba Xangola”, Lusafrica signe l’artiste et produit en 2004 Di Korpu Ku Alma (De corps et d’âme), le premier vrai disque capverdien de Lura, propulsé au pays et parmi la diaspora par le succès de “Na Ri Na”. En 2005, l’album sort dans une dizaine de pays dont les U.S.A., l’Italie (où il se classe parmi les meilleures ventes pendant l’été), l’Angleterre (où il est nommé aux « BBC World Music Awards »). A propos de Di Korpu Ku Alma, le journaliste Portugais José Eduardo Agualusa écrit « je n’ai cessé de dire à qui veut l’entendre que le futur de la musique capverdienne a déjà un nom, et que ce nom est Lura », de son côté le quotidien britannique The Independent déclare « lorsque sa carrière internationale prendra son envol, cette fille remplira les stades ». Avec cet album, Lura est nommée en France aux « Victoires de la Musique 2006 », dans la catégorie « Meilleur album de Musiques du Monde ».

Avec l’album suivant, M’bem di Fora (Je suis venue de loin) paru en novembre 2006, Lura sillonne le monde et conquiert un public toujours plus fidèle et attentif à sa musique. Trois années plus tard, elle publie Eclipse qui confirme le talent immense de Lura, le fleuron de la nouvelle génération capverdienne. Elle déclare : « (…) ma carrière est une surprise permanente, depuis la découverte de ma voix à l’adolescence jusqu’à aujourd’hui. Je vis au jour le jour. Mais, je suis aujourd’hui chanteuse pour toute ma vie, j’en suis sûre. Je ne sais pas pourquoi ».

En 2010, Lusafrica publie The Best of Lura, incluant ses meilleurs titres et “Moda Bô”, un titre inédit enregistré en duo avec Cesaria Evora début 2010. Une chanson écrite par Lura, pour la Diva aux pieds nus. L’album comprend un DVD contenant un concert filmé par la télévision portugaise, ainsi que des bonus vidéo.

Lorsque Cesaria disparaît en décembre 2011, comme tous les artistes capverdiens, Lura est dévastée. Un an plus tard, elle lui rend hommage avec la chanson “Nós Diva” qu’elle publie sur youtube. La chanteuse prend un peu de recul, et décide de partir s’installer à Praia, au Cap-Vert, pour se ressourcer. Elle n’abandonne pas la scène pour autant, se produisant régulièrement dans le monde entier pour le plus grand plaisir de ses fans. Forte de ses rencontres avec musiciens et compositeurs de l’archipel, Lura retourne en studio début 2015 pour un nouvel album à paraître en octobre 2015. Intitulé Herança (Héritage), c’est un album énergique et dansant, qui donne la part belle au funaná, ce rythme capverdien très up-tempo, avec notamment des titres comme “Maria di Lida”, “Sabi di Más”, ou “Ness Tempo di Nha Bidjissa”.

Herança est une invitation expresse à redécouvrir l’intensité du Cap-Vert, de son peuple, de ses traditions et de sa musique, à travers la voix la plus mélodieuse et charismatique de toute une génération d’interprètes capverdiens. Dans la voix de Lura et dans chaque morceau de cet album, nous redécouvrons comment l’essence du métissage et de la musique traditionnelle créole a donné naissance à un chant universel, dans le secret le mieux gardé du continent africain: le Cap-Vert.

Albums

Alguem Di Alguem – 2018

Herança – 2015

Best Of Lura – 2010

Eclipse – 2009

M’Bem Di Fora – 2006

Di Korpu Ku Alma – 2004

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Djeneba & Fousco

Djeneba & Fousco

Branchés sur l’Afrique électrique

A découvrir

Djénéba : une des voix les plus fascinantes du Mali d’aujourd’hui. Ce visage juvénile  masque à peine son impressionnante maîtrise de la science des Djelis, les Kouyaté, descendus tout droit de Balla Fasséké Kouyaté, premier griot de l’empereur Soundiata Keita. Son art de l’improvisation et de la louange ont charmés le Mali lors du fameux télé crochet national «Tounkagouna» qu’elle remporta haut la main en 2010.

Fousco : guitare à la main, il rejoint la lignée des grands faiseurs de chansons de la région de Kayes tel Habid Koité, Karkar ou Boubacar Traoré. A l’ombre de ces géants, il a rencontré Djénéba après lui avoir succédé au palmarès de «Tounkagouna». Voix affirmée et timbre mandingue assumé, il sait déjà conjuguer douceur et blues, mélodie et groove,  dans ses compositions.

Ils sont à la ville comme à la scène Djénéba et Fousco. Ils représentent l’Afrique d’aujourd’hui, urbaine, entre son attachement à son histoire et la furieuse envie de croire en l’avenir. Loin des clichés habituels sur les musiques africaines, Djénéba et Fousco  sont branchés sur l’Afrique électrique, transformant allégrement  des mélodies inspirées de la tradition griottique en chansons aux gimmicks terriblement actuels.

Albums

Kayeba Khasso – 2018

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Bonga

Bonga

Figure de proue de la musique angolaise

A découvrir

Figure de proue de la musique angolaise, Bonga tutoie les étoiles et a donné tout son sens à la notion, aussi plurielle soit-elle, d’africanité. De Luanda à Rotterdam, de Paris à Lisbonne et partout ailleurs, Bonga appartient à une caste de chanteurs africains ayant sublimé leurs racines. Immédiatement identifiable, grâce à une voix râpeuse et puissante, il saisit l’auditeur d’un bout à l’autre de l’écoute de n’importe lequel de ses albums.

​​Ses talents d’athlète lui valent d’aller au Portugal au milieu des années 1960, où il devient ironiquement champion national du 400m sous son nom de naissance, alors qu’il s’engage en parallèle dans le Mouvement Populaire pour la Libération de l’Angola ! Lorsque le régime salazariste s’aperçoit de sa duplicité, il a juste le temps de s’exiler à Rotterdam, aux Pays-Bas.

En 1972, il y enregistre un premier album sobrement intitulé « Angola 72 », aux accents déchirants, avec des musiciens capverdiens pour le label hollandais Morabeza (aujourd’hui disponible chez Lusafrica). Ce disque fondamental devient rapidement une sorte de bande-son de la lutte d’indépendance angolaise, avec comme morceau phare l’emblématique « Mona Ki Ngi Xica », un lamento à la profondeur atlantique insondable.

Ses semelles de vent le poussent ensuite à Paris, où il enregistre un deuxième album tout aussi important que le premier, « Angola 74 », où l’on retrouve notamment une version magnifique de « Sodade », que popularisera Ce​saria Evora près de vingt ans plus tard. Salazar déchu et l’Angola devenu indépendant, Bonga retourne ensuite vivre entre Lisbonne et Luanda, où il remporte de nombreux succès, tout en refusant d’endosser le costume de Julio Iglesias lusophone que certains producteurs auraient voulu lui voir endosser.

Il faut attendre l’année 2000 pour qu’il signe sur Lusafrica, publiant dans la foulée l’irrésistible « Mulemba Xangola », chanté en duo avec Lura. Ce titre évoque des thèmes universels à l’actualité troublante. D’une certaine manière, ce disque aux accents de réconciliation nationale marque la fin du conflit angolais. Tout aussi cosmopolites, dansants et porteurs d’une revendication identitaire forte, les albums « Kaxexe » en 2003, « Maiorais » en 2005 et « Bairro » en 2008 parachèvent la légende d’un chanteur en mouvement permanent.

A l’image de sa présence scénique, on ne peut pas arrêter Bonga lorsqu’il parle de son pays, des étoiles dans les yeux et des trémolos dans sa voix, chaude et rauque. Il habite pourtant entre Lisbonne et Paris depuis une trentaine d’années. Son parcours personnel n’en demeure pas moins redoutablement cohérent : « J’ai commencé ma carrière dans la contestation. J’ai d’abord critiqué les Portugais, puis les miens. Le peuple a perdu au final. L’Angola possède des richesses incroyables. On aspire aujourd’hui à être heureux. Je ne veux pas faire de politique. Je suis trop vrai dans ce que j’exprime. Je ne suis pas le genre de personne à attendre que la liberté s’annonce ».

L’année 2009 voit la parution de l’album « Best of Bonga », rassemblant ses classiques et aussi des titres rares « Agua Rara », « De Maos A Abanar », inédit « Dikanga », ou remixé « Kapakiao ». Cette compilation de dix-huit morceaux illustre le testament d’un homme libre et d’un chanteur immense. Déjouant les frontières géographiques et musicales, avec un chant et des compositions qui parlent au plus grand nombre, Bonga est le chantre d’une africanité sublimée, la voix d’un Angola moderne et apaisé.

Puis en 2012, c’est le tour de « Hora Kota » (l’heure des sages). Bonga publie son trentième album (le cinquième disque en studio chez Lusafrica), avec onze nouvelles chansons impeccables pour dresser l’état du pays, cet Angola qui l’a vu naître, qu’il a retrouvé après en avoir été longtemps éloigné. Bonga est un homme carré, il a les épaules larges. Il sait s’arc-bouter dans la résistance. La Hollande, Paris, la Belgique, Lisbonne… Bonga vit partout. Et partout, on le reconnaît à son supplément d’âme. « Hora Kota » n’est pas fait pour les « doutores », ces notables à qui le peuple soumis a donné uniformément le nom de « docteur ». Il est fait pour soulager les bleus à l’âme.

​A l’heure où certains prennent une retraite bien méritée, Bonga est réclamé de toutes parts : l’éternel chanteur rebelle Bernard Lavilliers reprends en français « Mona Ki Ngi Xica » en duo avec lui . La jeune génération africaine se réclame de lui, comme Gaël Faye ou Lexxus Legal. Au Portugal, Ana Moura le demande pour un hommage à Amália Rodrigues.

Avec son album « Recados de Fora » (Messages d’ailleurs) Bonga, raconte un parcours fascinant à travers plusieurs époques et plusieurs continents, et toujours avec l’océan Atlantique en fil d’Ariane. Le chanteur, auteur et compositeur, revient pêle-mêle sur sa jeunesse, sa prise de conscience aigüe à l’égard de la colonisation portugaise, son initiation à la musique par son père, son amour pour le semba symbole de l’identité nationale angolaise, et dont le kizomba, cette musique prisée par les jeunes générations n’est qu’une version modernisée. Car s’il est l’un des derniers géants de la musique africaine post-coloniale, on peut dire que Bonga incarne le semba. A l’image de la chanson « Tonokenu » dans la pure tradition de ses racines.

Albums

Kintal da Banda – 2022

Banza Rémy (Bonga meets Batida) – 2018

Recados de Fora – 2016

Hora Kota – 2011

Best Of – 2009

Bairro – 2011

Maiorais – 2005

Live – 2004

Kaxexe – 2003

Mulemba Xangola – 2000

Angola 72/74 (2012 re-issue)

Angola 72 – LP (2018 re-issue)

Angola 74 – LP (2018 re-issue)

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Teofilo Chantre

teofiloca,nva

Teofilo Chantre

Un swing solaire

A découvrir

On a souvent pu lire, à propos de Teofilo Chantre, qu’il était « apparu dans l’ombre de Cesaria Evora » avant de s’imposer avec ses propres disques. L’expression mérite d’être corrigée. Car, s’agissant d’un art aussi lumineux que celui de la grande dame du Cap-Vert, on a du mal à imaginer qu’il puisse répandre autre chose que de la lumière. D’autant que le nom de Teofilo Chantre fut très vite repéré par les amateurs sur les disques de Cesaria, de « Miss Perfumado » où il signait déjà trois titres, à « São Vicente di longe », où il lui offrit pas moins de cinq chansons. Teofilo signa aussi pour elle le texte d’Ausencia, sur une musique de Goran Bregovic pour la B.O. du film Underground d’Emir Kusturica.

Depuis 1993, six albums sous son nom) lui ont valu une notoriété grandissante. C’est qu’il y a un « style » Teofilo, que la seule « authenticité » capverdienne ne suffit pas à résumer. Teofilo Chantre, en effet, vit en France depuis plus de vingt-cinq ans et la diversité de ses goûts musicaux — de la Bossa Nova aux boléros classiques des caraïbes hispanophones — lui ont forgé une écoute et un cœur ouverts aux plus vastes horizons. Toutes ses influences ont merveilleusement décanté dans une écriture où l’évidence mélodique (ses refrains paraissent souvent immédiatement familiers) ne le cède en rien à une très grande sophistication harmonique : soudain, telle modulation, tel passage dans une tonalité éloignée, créent d’heureuses surprises. Et si la « sodade » — cette mélancolie insulaire propre au Cap-Vert — baigne la plupart de ses compositions, le swing élégant de ses coladeras rappelle que la danse reste l’un des meilleurs antidotes au vague-à-l’âme.
En 2004, l’album « Azulando » — qu’on pourrait traduire par « bleuïssant » — décline aujourd’hui une riche palette de nuances, de l’indigo à l’outremer. « Pour moi, le bleu est intimement lié à la sodade, explique Teofilo. Mais ce n’est pas vraiment un « concept » ou quelque chose comme ça. Certaines chansons de ce disque ont été écrites il y a quinze ans ; je me contente de suivre mon chemin ». Fidèle à l’équipe musicale qui le suit depuis plusieurs années au disque comme à la scène (Jacky Fourniret, accordéon ; Fabrice Thompson, batterie et percussions ; Sébastien Gastine, contrebasse et basse électrique ; Kim Dan Le Oc Mach, violon), Teofilo Chantre est également accompagné de nombreux invités, dont Cesaria Evora (présente sur Mãe pa fidje) et Bonga, la grande voix angolaise (Canta Cabo Verde). Au détour d’un titre — Des Bleuets dans les blés, cosigné par Marc Estève, le complice d’Art Mengo — Teofilo prouve sans effort que la langue de Molière s’adapte parfaitement à sa voix de brume marine… Les textes témoignent comme toujours d’une attention aux humbles et aux déclassés, privilégiant une tendresse feutrée aux manifestes bruyants. Certains sont signés Vitorino Chantre, père du chanteur : « Il m’a toujours encouragé, précise-t-il ; c’était une forme d’hommage de lui demander des textes. »
En 2007, paraît l’album « Viaja ». On y découvre un timbre chaleureux, un jeu de guitare fluide, des compositions intimistes. La manière de faire brésilienne déjà présente dans ses précédents albums, se retrouve souvent dans « Viajà », comme si Teofilo inventait la bossa nova capverdienne, un léger jazz créole. Il suffit d’écouter son sublime duo Segunda Geração avec sa compatriote Mayra Andrade, elle aussi amoureuse de la mélodie brésilienne. D’autres chansons, la tendre et désabusée Chelicha (caprice), la fraternelle Appel pa tude Naçon (appel à toutes les nations), le regret Tchoro di Guiné (la complainte de la Guinée), le départ et la méditation avec Bô Viaja (ton voyage) ou l’amour déçu de Dérobade sont co-signés avec Vitorino Chantre.
« Viajà » a été enregistré en partie à Mindelo avec la complicité du grand Bau, l’un des meilleurs musiciens du Cap-Vert, et de Hernani Almeida, le jeune guitariste qui monte. Une première pour Teofilo Chantre qui a chanté dans une ambiance particulière :« Nous prenions notre temps. Manger dans la convivialité avant d’enregistrer. C’était parfois magique, à l’exemple de la voix que j’ai sur le morceau Bô Viaja et que j’ai gardée. Je ne pourrai jamais la refaire à Paris ».

Teofilo Chantre parvient à donner une forme musicale à la célèbre formule du grand Miguel Torga : « L’universel, c’est le local moins les murs »•

Albums

Rodatempo / Viajá – 2018

MeStissage – 2011

Viajá – 2007

Azulando – 2004

Live … – 2002

Rodatempo – 2000

Di Alma – 1997

Terra & Cretcheu – 1997

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Lucibela

Lucibela

« Ce que je veux, c´est continuer le travail que Cesaria a commencé. Je veux chanter les genres musicaux cap-verdiens comme la morna et la coladera un peu partout dans le monde »

A découvrir

Lucibela est née le 18 avril 1986, à Tarrafal sur l’île de São Nicolau au Cap-Vert. Dès son plus jeune âge, elle montre un intérêt pour le chant. Lorsque sa famille déménage à Mindelo, sur l’île de São Vicente, elle y trouve un environnement favorable pour développer son engouement précoce et, lorsqu’elle poursuit ses études au lycée, c’est tout naturellement qu’elle rejoint le groupe local Mindel Som.

Quelques années plus tard, elle fait ses premières armes en tant que chanteuse dans les hôtels de Santa Maria sur l’île de Sal et de Sal Rei sur l’île de Boa Vista. Elle y affine sa technique et rencontre immédiatement le succès auprès des touristes en interprétant le répertoire des plus grandes voix capverdiennes, Cesaria Evora, Titina ou encore Bana.

En 2012, la jeune femme élit domicile à Praia, devenant la coqueluche des soirées musicales de la capitale. Elle y rencontre différents musiciens, dont le guitariste Kaku Alves qui a accompagné Cesaria pendant une quinzaine d’années aux quatre coins du monde.

En 2016, Lucibela fait ses premiers pas à Lisbonne. Certains journalistes la comparent déjà à Cesaria Evora. « Cesaria est unique et il n’y aura jamais une autre Cesaria », tempère humblement la chanteuse. « Ce que je veux, c´est continuer le travail que Cesaria a commencé. Je veux chanter les genres musicaux cap-verdiens comme la morna et la coladera un peu partout dans le monde », confie-t-elle, « mais je veux y arriver avec mon propre talent ». Sélectionnée pour participer à l’Atlantic Music Expo, un grand marché de la musique qui permet à des musiciens et des producteurs venus du monde entier de se retrouver au milieu de l’Atlantique, à Praia – véritable carrefour des musiques du monde, Lucibela crée la surprise de l’édition 2017. Si le public local a déjà adopté la chanteuse depuis quelques années qu’elle hante les bars et les clubs de Praia, elle est une véritable révélation pour les professionnels, journalistes comme organisateurs de spectacle. Suite de ce joli succès, Lucibela participe au Sfinks Festival en Belgique puis, en octobre et novembre 2017, enregistre son premier album à Lisbonne avec Toy Vieira à la réalisation, l’un des plus fameux musiciens capverdiens de la scène Lisboète, qui a accompagné les plus grands, Bana, Titina, Tito Paris, Cesaria Evora, Lura et bien d’autres.

Avec l’album intitulé Laço Umbilical (Cordon Ombilical) qui paru en février 2018, la chanteuse est bien décidée à partir à la conquête des scènes du monde. En 2019, une version bonus de cet album paraît, avec un titre inédit et deux featuring : avec Bonga et Sofiane Saidi.

Lucibela était sûre que la Femme serait le sujet principal de son nouvel album. Avec Amdjer sorti le 3 juin 2022, Lucibela rend hommage à la femme cap-verdienne, mais aussi à la femme en général.

Albums

Amdjer – 2022

Laço Umbilical (Bonus Version) – 2019

Laço Umbilical – 2018

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Elida Almeida

Elida Almeida

L’égérie de la nouvelle génération musicale du Cap-Vert

A découvrir

Prix Découvertes RFI en 2015, la jeune fille, qui est née dans l’île de Santiago, a travaillé sa technique vocale dans la simplicité des chants d’église. Elle a affiné sa culture musicale en proposant un programme sur la radio locale de Maio, où elle a grandi après la mort de son père, soutenant sa mère, marchande ambulante. Tenace, partisane farouche du droit à l’éducation, Elida a quitté le monde rural pour composer des chansons amoureuses et concernées. D’emblée, sa fraîcheur et sa voix chaude ont plu – l’une de ses premières œuvres (Nta Konsigui) figura d’emblée au générique du célèbre feuilleton télévisé portugais A Unica Mulher. S’il existe un « berceau d’or », il ne lui fut pas donné à la naissance : Elida Almeida le tisse avec une gracieuse obstination.

Elida séduit dès son premier album et sa chanson Nta Konsigui (2,7 millions de vues sur YouTube), avec à sa voix chaude et suave à la fois, capable d’exulter avec puissance. Elle s’impose sur les scènes des musiques du monde d’Europe, d’Afrique et d’Amérique du Nord.

Dans son second album, Kebrada du nom du village où elle a passé son enfance, elle affirme son identité africaine, assaisonnant d’énergie latine les rythmes capverdiens batuque, funaná, coladera ou tabanka.

Après s’être dressée en égérie d’une nouvelle génération dans son précédent disque (Gerasonobu) il y a deux ans, la fougueuse et soyeuse Elida Almeida, aux compositions délicieusement suaves, se rêve, modestement, en haut-parleur, en porte-parole de son « petit pays » : le Cap-Vert.

Huit ans après ses débuts en 2014, Elida Almeida mesure le chemin parcouru. Ainsi nomme-t-elle son 5ème disque Di Lonji, « De loin ». « Je viens de très loin, confirme-t-elle. D’un pays qui, il y a quelques décennies encore, n’était même pas inscrit sur la mappemonde… Surtout, je viens de l’intérieur de l’île de Santiago, d’une campagne si profonde, si reculée, que la plupart de ses habitants ne la quittent jamais. Moi j’ai visité 50 pays, gagné de
nombreux prix, diffusé mes créations sur les quatre continents… »
 Une destinée hors-norme, due à son talent et à sa ténacité. Ce parcours
exceptionnel – Elida en est persuadée – elle le doit à des racines solides, à ses figures tutélaires qu’elle honore, avec une tendresse infinie, sur ce disque, collier de perles intimes finement ouvragées.

Découvrez son nouvel album Di Lonji le 27 janvier 2023.

Albums

Gerasonobu – 6 novembre 2020

Nada Ka Muda (single) – 2020

Ta Due with Roberta Campos (single) – 2019

Homi Nha Amiga feat Elji Beatzkilla (single) – 2019

Anu Nobu (single) – 2019

Sou Free – feat Flavia Coelho -Mo Laudi Remix (single) – 2018

Kebrada – 2017

E Zonban (single) – 2017

Djunta Kudjer (EP) 2017

Ora Doci Ora Margos- 2014

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Boubacar Traoré

Boubacar Traoré

Aucune autre voix que celle de « Kar Kar » ne mêle avec une authenticité aussi émouvante les limons du fleuve Niger à ceux du Mississipi.

A découvrir

Boubacar Traoré porte en lui toutes les beautés du blues africain. Parmi les trésors de la musique mandingue, ce diamant possède l’éclat noir d’une exceptionnelle pureté. Aucune autre voix que celle de « Kar Kar » – celui qui sait dribbler, surnom donné par ses amis, amateurs comme lui de football – ne mêle avec une authenticité aussi émouvante les limons du fleuve Niger à ceux du Mississipi. Son jeu de guitare autodidacte, unique, inimitable, doit beaucoup à la kora dont il s’est inspiré. Mais on y trouve des couleurs et un phrasé qui rappellent ceux des grands bluesmen noirs américains du Sud profond : Blind Willie McTell, Robert Johnson, Muddy Waters…

A 20 ans, dans les années 60 marquées par l’euphorie des Indépendances, Boubacar Traoré était le Chuck Berry, l’Elvis Presley malien. Le premier, bien avant son cadet Ali Farka Touré, à jouer une musique d’inspiration mandingue avec une guitare électrique. A cette époque, les maliens se réveillaient au son de la voix mélancolique et de la guitare saturée de Boubacar. Des tubes comme « Mali Twist » (« Enfants du Mali indépendant prenons-nous en charge / Que tous les jeunes reviennent au  pays / Ensemble édifions la patrie »), et  « Kayeba » ont fait danser une génération qui découvrait la liberté. Passé la fête et l’illusion lyrique, le 19 novembre 1968 un vent aigre s’abat sur le Mali; le régime socialiste de Modibo Keita est balayé par un coup d’Etat militaire. Kar Kar et ses chansons disparaissent des ondes. Revenu sans un sou dans sa ville natale, Kayes en pays Kassonké au nord-ouest de Bamako près de la frontière avec le Sénégal, Boubacar devient travailleur agricole, ouvre une boutique avec son frère aîné – celui qui lui a fait découvrir et offert sa première guitare – travaille pour nourrir sa famille.

Il est redécouvert en 1987 par des journalistes de la télévision nationale de passage à Kayes. « Kar, il faut venir à Bamako. Depuis que la télévision existe, on ne t’a jamais vu. Il faut que tout le monde sache que tu n’es pas mort, que tu vis »… C’est comme une deuxième naissance de l’artiste : « Les gens étaient étonnés de me voir. Pour la plupart, ils ne m’avaient entendu qu’à la radio », déclare-t-il alors. Mais le destin vient briser la renaissance de Kar Kar à la musique. Pierrette, la belle métisse, sa femme, sa muse, son amour meurt en mettant au monde leur dernier enfant. Désespéré, anéanti, Kar Kar redevient une ombre. C’est à ce moment qu’il décide de chercher du travail à Paris où il rejoint les nombreux travailleurs émigrés maliens dont il partage la dure vie. « J’ai fait deux ans de travail dans le bâtiment ». Il ne livrera rien d’autre sur cette expérience, mais dit tout autour d’une chanson : « Tu peux être un roi chez toi, mais dès que tu es un émigré tu es n’importe qui ». De Barbès et du foyer de Montreuil, où il se produit un peu, il garde pour mémoire cette casquette plate qui couronne désormais sa haute silhouette.

C’est à ce moment qu’un producteur anglais le retrouve et lui fait enregistrer son premier album « Mariama » en 1990. Déchirante, dépouillée, mélancolique, la musique de Kar Kar n’est plus celle du jeune homme des années 60. Elle s’est épurée et est devenue l’expression d’un homme mûr qui y exprime ses douleurs et ses joies, toujours avec cette voix au timbre si particulier, nimbée de nostalgie et de poésie. Après ce disque, tout s’emballe. Boubacar Traoré enregistre 6 albums « Sécheresse » (1992),  « Les enfants de Pierrette » (1995), « Sa Golo » (1996), « Maciré » (1999), « Je chanterai pour toi » (2002), musique du film éponyme de Jacques Sarasin et « Kongo Magni » (2005). Kar Kar rattrape le temps perdu et conquiert les scènes d’Europe puis des Etats-Unis et du Canada…

Lorsque Lusafrica rachète en 2010 le label Marabi, c’est naturellement que José da Silva propose à Boubacar de rejoindre le catalogue de Cesaria Evora et de Bonga. Publié en 2011, « Mali Denhou » est le premier album du Malien depuis 2005. Réalisé en juin 2010 au Studio Moffou à Bamako, son casting musical est celui avec lequel Kar Kar se produit dans le monde depuis plusieurs années. C’est avec son vieux complice Madieye Niang à la calebasse et Vincent Bucher à l’harmonica que les premières prises se sont déroulées, dans les conditions du live.

L’album suivant, “Mbalimaou” (2015) est enregistré au studio Bogolan de Bamako.  Comme à chaque nouvel enregistrement, il a choisi d’intégrer de nouvelles couleurs à ses compositions, sans renier ce qui fait son style. Accompagné par des percussions discrètes – le jeune Babah Koné précis et régulier à la calebasse, Yacouba Sissoko au karignan, shaker et petites percussions traditionnelles, Vincent Bucher à l’harmonica et par Fabrice Thompson  batteur et percussionniste de la Guyane qui enrobe d’épices et de rythmes inédits des titres comme “Hona”, “Mbalimaou”, “Kolo Tigi”, “Saya Temokoto” et “Africa”. Boubacar laisse glisser sa guitare et pose sa voix inimitable en toute simplicité sur ses nouvelles chansons composées entre ses travaux des champs et ses tournées internationales. Ballaké Sissoko, avec lequel il a déjà collaboré, a contribué à la production artistique de l’album et s’est fondu dans la musique de son aîné avec aisance et facilité. Sa générosité, son ouverture d’esprit, son écoute ont contribué à installer une ambiance décontractée et sereine lors de cette session. Son jeu de kora subtil et élégant se marie avec celui, fluide et minimaliste du guitariste.

C’est aux Etats-Unis, précisément à Lafayette en Louisiane, que Boubacar Traoré a souhaité enregistrer son troisième album pour le label Lusafrica. L’idée du guitariste était d’explorer de nouvelles pistes, de changer les couleurs de ses chansons (des anciennes comme “Dounia Tabolo” ou “Kanou”, ou des nouvelles, “Ben de Kadi” ou “Mousso”) tout en gardant leur cachet original. C’est donc avec des musiciens du Sud des Etats-Unis croisés lors de ses tournées, Cedric Watson au violon et au washboard et Corey Harris à la guitare, qu’il entreprend l’enregistrement de “Dounia Tabolo” fin 2016. Et lorsqu’il leur a fait part de son désir d’ajouter un violoncelle et une voix féminine sur l’album, c’est Cedric Watson qui lui a suggéré Leyla McCalla. Cet enregistrement est un nouveau jalon dans le parcours d’un artiste rare et secret. Entre blues et folk, musiques cajun et zydeco, ses nouveaux compagnons de route apportent une touche de folie et de swing pour Cedric Watson, la profondeur du blues pour Corey Harris et une élégance discrète pour Leyla McCalla. Plus que jamais, Boubacar Traoré s’affirme comme le lien vivant et vif qui relie encore et toujours Mali et Mississippi.

Au Mali Boubacar Traoré est respecté et reconnu, surtout par les jeunes qui redécouvrent l’un des pères fondateurs de la musique moderne mandingue, dont il est un des grands ambassadeurs. Quand il rentre de ses tournées internationales, Kar Kar rejoint la concession qu’il a achetée sur une colline de Bamako où il élève des moutons et cultive un potager dont il est très fier. « Au Mali tout le monde est agriculteur, c’est le plus sûr moyen pour vivre ».

Albums

M’Badehou (FNX Omar & Cee ElAssaad Remix) – 2018

Dounia Tabolo – 2017

Mbalimaou – 2015

Mali Denhou- 2011

Kongo Magni – 2005

Je Chanterai pour Toi – 2002

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